Paroles de Barbara de Viviès

« Souvenirs, souvenirs… »

Barbara de Viviès a bien voulu mettre ses souvenirs par écrit. Nous la remercions.

 

« C’est pendant l’été 1960 que j’ai fait la connaissance de Frédéric Dumas. Je débarquais d’Allemagne en tant que jeune fille au pair auprès de ses deux filles : Juliette, la jolie brune aux yeux verts, juste 6 ans, et Hélène, une tout aussi jolie blonde aux yeux marron, à peine 4 ans. Monsieur Dumas, comme je l’ai toujours appelé, rentrait d’une expédition sous-marine en Turquie. Il était tellement ravi de retrouver ses filles!

A l’époque, il travaillait aussi pour la Marine à Toulon et se faisait une joie de rapporter des surprises pour gâter ses filles enchantées.

Un midi en rentrant, le voilà reparti sur la plage, équipé de toutes sortes de choses que je ne connaissais pas, m’expliquant qu’il rapporterait de quoi déjeuner. Peu de temps après, il revient avec un immense filet incroyablement rempli de boules piquantes toutes mouillées : des oursins !!! Quelle découverte ! Nous voilà installées dehors devant le garage, penchées sur un immense plateau où, une fois ouverts aux ciseaux, découpés d’une main experte, les étoiles orangées nous inspiraient plein de questions et commentaires !! Quelle patience pour nous répondre, nous empêcher surtout de nous piquer, nous apprendre ensuite à table comment manger cela : à la cuillère sur du pain beurré, bien frais …. et il y en avait !!! Hummmm! Très rapidement adoptés à l’unanimité ! Et au dessert, des fraises, déjà hors saison – je vois encore Monsieur Dumas à la fin du repas, une fille barbouillée sur chaque genou, les contempler avec attendrissement, bien content de sa surprise. Il me semble bien que ça s’est terminé au jardin par une douche improvisée au tuyau d’arrosage : de toute façon nous vivions en maillot de bain – sauf Mr Dumas qui portait invariablement à la maison son pagne bleu délavé – un bout de tissu court enroulé autour de sa taille.

Ah oui, le jardin: pas très grand mais il y avait là LE FIGUIER d’un âge respectable où Didi avait installé  » la maison de l’arbre » – trois étages, s’il vous plaît, avec des petites marches qui permettaient d’accéder tout en haut à une vue magnifique sur la baie de Portissol – d’accord, ça bougeait un peu là-haut mais avec quelle adresse, patience et amour il avait installé cette maison des filles, régulièrement réparée et agrandie ! Mes propres enfants en gardent un souvenir ému: chaque fois que nous rendions visite au « père Dumas », avant de dire bonjour, ils étaient déjà dans l’arbre !

Le soir, avant le coucher des filles, nous avions l’habitude de nous retrouver dans le joli salon si chaleureux, plein de livres, de coussins et de … musique. Les chansons de Georges Brassens avaient notre préférence, on les apprenait avec grand plaisir, les chantant avec application, pas forcément bien juste au début. On chantait ces paroles avec ce vocabulaire si étendu et particulier (« ça veut dire quoi, ça ? »), souvent coquines bien entendu, Juliette et Hélène trop petites pour en saisir les subtilités et moi-même qui n’en comprenais pas bien le sens, venant tout juste d’arriver en France avec mon accent allemand. J’imagine, encore plus avec le recul, l’œil malicieux, pétillant de Mr Dumas qui nous observait avec délice – lui-même y prenant un plaisir évident – on s’en donnait à cœur joie – je suis persuadée qu’aujourd’hui nous pourrions les reprendre en chœur !

La musique était aussi à LA FETE, un soir du mois d’août. Pour fêter les 20 ans d’une amie à moi, Mr Dumas m’avait dit « Pourquoi ne pas inviter tous vos amis ? » Moi: tous ? Lui : oui, tous ! A l’époque il y avait encore le camping en face de la maison. Quelle fête ! restée sûrement ancrée dans les mémoires de près de 80 jeunes de partout dans le monde! Quand on a su que Monsieur Dumas – à qui tous s’adressaient avec beaucoup de respect et d’admiration – avait en plus des disques de 78 tours datant du début du jazz !!! Je nous vois encore, assis en rangs serrés sur le tapis du salon , les autres en grappes devant porte et fenêtres, écoutant religieusement ces sons magnifiques, crachouillant un peu mais tellement pleins d’émotions. Une vieille trompette d’époque, accrochée au mur, servit à des tentatives, vaines d’ailleurs, de sortir des sons pareils … le point de départ d’une jam session mémorable, incroyable – faisant autant plaisir au Maître de Maison qu’aux invités qui étaient vite partis chercher leurs multiples instruments au camping … je revois, je revis et j’entends encore tout cela avec beaucoup d’émotions ! Ca s’est terminé vers 5h du matin dans une liesse générale par un bon bain à la plage… Mr Dumas n’était pas venu mais avait tranquillement commencé à ranger avec quelques uns.

Quelle générosité et ouverture d’esprit, avec cette grande simplicité , et cette voix très calme, un peu lente, nous racontant maints souvenirs d’ aventures de plongées… chose rare, trop rare ! C’est qu’il était bien secret, discret, timide (?) ce Monsieur – ne recherchant nullement à être le point de mire.

Allez, une petite dernière pour terminer : le soir, souvent, nous mangions des frites. Seulement ce soir-là, quand je suis retournée dans la cuisine pour aller les chercher, je m’entends encore appeler : « Vite, venez vite voir, il y a des petites flammes dans les frites!!! » Mr Dumas est arrivé en courant, suivi des filles curieuses, puis tout est allé très vite: plein de fumée qui s’est enflammée d’un coup ! J’ai attrapé les filles pour nous mettre en sécurité dehors, Mr Dumas a bien fermé la porte de la cuisine avant de nous rejoindre – et on a pu admirer une magnifique (!) immense flamme sortir de la maison par la cheminée… Le nuage de fumée s’était embrasé et avait littéralement « cramé » toute la peinture de la petite cuisine. Tout remués, les filles dans les bras, on est retourné à table. Remarque laconique de Mr Dumas : « Bon, je crois qu’on ne mangera pas de frites ce soir… vous me passez la salade ? » Et le lendemain, comme il se levait toujours à 5 heures du matin, il avait déjà gratté une bonne partie de la peinture de la cuisine avant que je n’ouvre l’œil… mais pas un reproche ! Quel homme, ce Monsieur Dumas et quel père admirable, toujours à l’écoute, patient, pas autoritaire du tout et si écouté tout de même.

Une fois mariée, j’avais pris l’habitude de revenir tous les étés à Sanary et bien sûr, on rendait visite au « Père Dumas ». Trois étés de suite nous lui avons présenté un « nouveau petit lardon », selon son expression touchante. Une amitié chaleureuse, affectueuse, très respectueuse nous liait.

Comme j’étais émue, la dernière fois que je suis venue le voir et qu’il avait tenu, bien que déjà malade, à venir me chercher à la gare avec Juliette. Nous avons évoqué ensemble ces souvenirs inoubliables – lui toujours avec ses yeux malicieux, pétillants et son petit sourire en coin, son accent chantant – une rencontre oh combien émouvante – ce lien me fait toujours aussi chaud au cœur, plus de 50 ans après!

Un être bon, si humain, avec des valeurs si justes, si simple, un Grand Homme et pourtant…. qui savait se faire tout petit devant ses poupées …. (comme le chantait Brassens)

 

                                                                       Barbara de Viviés

Barbara Juliette Hélène 1960. Coll. privée.

Barbara Juliette Hélène à Portissol 1960. Coll. privée.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ndlr: ce texte a été écrit en 2013 à l’occasion du colloque, mais n’avait pas été lu du fait des dépassements bien naturels des très nombreuses communications.  Nous sommes très heureux de vous le faire découvrir et savourer aujourd’hui (avril 2014).

 

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